Dépense publique : et si on parlait économies systémiques ?
Le discours de réduction des dépenses publiques fait souvent preuve d’une vision étroitement budgétaire jusqu’à proposer une dangereuse dégradation des services publics, alors que les sources de loin les plus importantes d’économies potentielles sont d’ordre systémique.
Une entreprise qui ne prête attention qu’à son chiffre d’affaire (CA) et jamais à son résultat net est soit mal gérée soit une startup. Une entreprise mature et bien gérée génère un résultat net par actionnaire important. Le résultat net, c’est le CA moins les coûts. Une entreprise peut faire un CA énorme mais être déficitaire à cause de coûts trop élevés. Dans une entreprise mature, la maîtrise des coûts est donc tout aussi importante que le CA.
Le problème, c’est que s’agissant des coûts, l’État ne regarde toujours que les dépenses publiques et jamais les coûts générés par l’activité économique. Normal : celle-ci est perçue comme générant intrinsèquement des revenus, quand bien même il s’agirait de vendre des produits nocifs générant de fortes externalités négatives. Des œillères statistiques et idéologiques empêchent nos dirigeants de voir les coûts systémiques. Si une activité qui crée du PIB détruit en fait plus de richesses ou de bien-être qu’elle n’en crée, la statistique publique l’ignore, comme si les externalités n’existaient pas et que le marché ne sélectionnait que des entreprises bénéfiques à la société. Pourtant, c’est bien là qu’il y a le plus de gras à couper. Ne regarder que les dépenses publiques est une erreur comparable à ne regarder que les coûts de gestion d’une entreprise sans regarder ses coûts opérationnels : on lâche la proie pour l’ombre.
Prenons quelques exemples.
Quelques chiffres
Les importations d’énergies fossiles coûtent chaque année une cinquantaine de milliards d’euros à la France (57,8 Md€ en 2024), principalement pour le chauffage et les transports. Si des mesures de sobriété ou d’électrification viennent réduire cette facture, c’est autant d’argent qui reste dans le pays et dont environ 45% finira dans les caisses de l’Etat, des collectivités ou de la Sécurité Sociale. Et cela avant même de prendre en compte les coûts environnementaux (pollution de l’air et changement climatique), sur lesquels nous reviendrons.
La malbouffe. L’étude L’injuste prix de notre alimentation menée par 4 associations chiffre à 19 Md€ d’euros les coûts pour les finances publiques directement attribuables aux dysfonctionnements de notre système alimentaire, dont 12,3 Md€ rien que pour la santé. Ce chiffrage est très prudent : il ne prend pas en compte les coûts cachés comme les problèmes de santé non directement attribuables à l’alimentation ou aux pesticides mais pour lesquels ils sont des facteurs de risque, ni les coûts environnementaux difficiles à chiffrer comme l’érosion de la biodiversité ou la pollution généralisée aux pesticides. Ainsi, l’Institut Montaigne chiffre à 125 Md€ les dépenses de lutte contre les maladies liées à l’alimentation en France. Les coûts environnementaux ? Sans doute du même ordre ou supérieurs. A ces coûts immenses s’ajoutent 5,5 Md€ de dépenses de publicité et de communication par l’industrie agroalimentaire française, dont nous nous serions bien passés. Taxons le sucre et les produits ultra-transformés, réduisons ces coûts sociétaux et la situation des finances publiques s’améliorera au même rythme que la santé des citoyens.
C’est là un angle mort du débat public sur la loi Duplomb et l’acétamipride : les cultures concernées ? La betterave à sucre et la noisette, qu’on sait essentiellement destinée à Ferrero pour faire du Nutella. Des cultures dont la réduction ne fera de mal ni à notre santé ni à notre souveraineté alimentaire. Accompagnons les agriculteurs concernés à produire autre chose ou autrement plutôt que de réautoriser ce pesticide.
Le tabac et l’alcool. Il est facile de croire que le tabac est tellement taxé et écourte tant de retraites qu’il est un net positif pour les finances publiques. Rien n’est plus faux : les coûts directs de santé sont supérieures, et les coûts externes encore très supérieurs. Voyez ce tableau issu du rapport Le coût social des drogues de l’Observatoire Français des Drogues et des Tendances addictives (OFDT) et portant sur des données de 2019. Les lignes en négatif sont les recettes. Pour le tabac comme l’alcool, les chiffres sont accablants : même dans une étroite vision budgétaire, les coûts nets pour les finances publiques sont respectivement de 1,7 et 3,3 Md€. Les coûts sociaux sont deux ordres de grandeur supérieur : 156 et 102 Md€ respectivement. Et c’est sans compter les coûts environnementaux. Investissons dans la prévention et le retour sur investissement sera considérable.
La sédentarité. Le Ministère des Sports évaluait en 2018 son coût social à 17 Md€ (ce qui semble faible), et estimait qu’un euro investi pour promouvoir l’activité physique générait environ 2€ d’économies de santé. Notons qu’on peut voir la sédentarité comme une externalité partagée de la voiture individuelle, d’un urbanisme inadapté, des divertissements passifs notamment numériques et télévisuels et de ce qu’on appelle l’économie de la flemme (les livraisons à domicile). Elle est le résultat d’un système économique qui ne veut surtout pas que vous fassiez quoi que ce soit par vous-même car ce serait une occasion de moins de vous vendre quelque chose.
Englobant ces trois derniers points, une étude Asteres de 2023 estime que si la France alignait ses niveaux de prévention pour les aligner sur les meilleurs élèves de l’OCDE (nous sommes mauvais sur le tabac et l’alcool, meilleurs sur l’alimentation), les dépenses de santé directes en serait réduites de 16,7 Md€ et l’espérance de vie en bonne santé augmentée de 2 ans. Combien valent ces 2 ans ? En les multipliant par la valeur d’une année de vie humaine de 115 000 € retenue par l’étude de l’OFDT ci-dessus et par les 650 000 morts par an en France, environ 150 Md€ !
Le changement climatique. Le coût social du carbone a été longtemps sous-estimé par des modèles économiques prenant mal en compte les dommages réels causés par le changement climatique ou faisant l’hypothèse dangereuse que les générations futures seront nécessairement plus riches que nous et aurons donc plus de moyens pour lutter contre le changement climatique1. Le coût réel d’une tonne de CO2 émise aujourd’hui est en réalité supérieur à 1000 €. En 2024, l’empreinte carbone de la France a été de 563 Mt de CO2 équivalent. Le coût social du changement climatique causé par la France est ainsi supérieur à 500 Md€. Celui-ci est supporté par le monde entier et non seulement par les Français, mais la France émet à peu près 1% des émissions totales pour 1% de la population, et se trouve sur le continent qui se réchauffe le plus vite du monde, donc on les dommages du changement climatique subi par les français sont a priori du même ordre. Si ces coûts sont en partie futurs, ils se réalisent déjà sous la forme de catastrophes naturelles plus fréquentes, de baisse des rendements agricoles et donc d’inflation alimentaire ou encore d’une hausse du coût des assurances. L’été 2026 en est la meilleure preuve. On sait depuis longtemps que le coût de l’inaction sera très supérieur au coût de l’action, mais notre incapacité systémique à penser long terme nous empêche d’agir.
Des choix politiques
Jusqu’ici, j’ai cité des maux connus et consensuels. Je pourrais continuer avec la perte de biodiversité, la pollution, etc, mais apportons un peu de rugosité à cette liste trop lisse. On verra que, loin d’être des fatalités, ces coûts sont souvent une affaire de choix politiques
Le manque de souveraineté. La souveraineté, c’est ne pas dépendre de l’étranger pour des besoins essentiels. En temps de paix, d’abondance et de stabilité, la valeur marchande nous fait oublier la distinction entre le vital et le superflu. La voici : quand l’énergie et des aliments essentiels viennent à manquer, on en a tellement besoin qu’on continue à les payer mais très cher. On réduit un peu notre consommation mais notre marge de manœuvre est limitée justement car ce sont des produits vitaux. D’où une inflation et un appauvrissement général. La facture énergétique de la France est ainsi monté à 120 Md€ en 2022 à cause de la crise énergétique, largement supporté par les finances publiques. A l’inverse, quand les produits de luxe, de beauté, le vin viennent à manquer, on peut tout simplement s’en passer. Idem pour le tourisme, qui vit sur le surplus. Pas de chance, ces filières représentent une grande partie de nos exportations. Ctons encore le duopole américain Visa - Mastercard qui opère une ponction non négligeable sur toutes les opérations par carte bancaire au détriment des consommateurs, des commerçants et de notre balance des paiements, alors que le Brésil a montré qu’on pouvait s’en émanciper.
Le système de santé. Vous avez sûrement entendu le débat sur la Grande Sécu : le système de complémentaires santé privées ou mutualisées qui s’ajoutent à la Sécurité Sociale pour les remboursements de santé induit des coûts systémiques importants. La libéralisation induit en effet des coûts marketing et une duplication des coûts de gestion par rapport à un monopole public. Ces coûts supplémentaires sont systématiques tandis que les gains de la libéralisation sont à démontrer à chaque fois et s’avèrent parfois négatifs, comme le cas du rail ou de l’eau au Royaume-Uni. Les complémentaires santé sont ainsi responsables de la moitié des coûts de gouvernance de la santé en France alors qu’elles ne remboursent que 12,1% des dépenses. Selon la même source, les frais de gestion des complémentaires Santé sont de 19,4% en moyenne contre seulement 4% pour la Sécu. Le projet Grande Sécu vise à simplement faire disparaître les complémentaires santé au profit d’une extension de la Sécurité Sociale, pour des économies estimées à 5,4 Md€.
Parlant de coûts du système de santé, on ne peut ignorer le cas des Etats-Unis, qui par hostilité idéologique au service publique consacre 16 à 17% de leur PIB à la santé contre environ 12% en France, valeur déjà significativement plus élevée que la moyenne des pays de l’OCDE (9,2% en 2022 selon le graphique ci-dessous) justement du fait de ce système unique de complémentaires santé. Un empilement de couches administratives lié au manque de confiance généralisé causé par l’absence d’autorité publique finit par coûter extrêmement cher aux Américains, avec des conséquences directes sur leur santé et leur vie.
Dépenses de santé en pourcentage du PIB en 2022, source OCDE
La publicité. En tant que service aux entreprises, elle ne bénéficie pas aux consommateurs et on peut même franchement dire qu’elle leur nuit (qui aime la pub ?). Puisque la pub ne crée pas de bien-être et seulement une valeur positionnelle pour les entreprises, on ne peut la voir au niveau sociétal que comme un coût. C’est un parasite qui peut absorber une valeur arbitraire d’argent sans créer aucune valeur nette positive pour la société, seulement pour ses acteurs, dont les plus gros sont Google et Meta. Les dépenses publicitaires en France étaient de 18,9 Md€ en 2024, et de 35,8 Md€ en incluant toutes les dépenses de communication. Un Français achetant une voiture neuve paye en moyenne 1 500 € de publicité. Pour les SUV, c’est 2 300 €. Cela crée de l’emploi vous dites ? Songez à ce que les entreprises auraient pu faire d’autre de cet argent.
Songeons aussi externalités massives de la publicité : surconsommation, surpuissance de Google et Meta, mal-être, tous les problèmes liés aux réseaux sociaux, à leur financement publicitaire et à l’économie de l’attention en général, tout ce contenu généré par IA qui est en train de noyer internet juste pour attirer l’attention, et enfin la fausse innovation qu’elle génère avec une part importante de l’entrepreneuriat qui ne crée aucune valeur réelle et mise tout sur le marketing.
Les inégalités ne sont pas seulement un problème à cause de la pauvreté ou de la cohésion sociale, elles représentent également une inefficacité économique immense. En effet, la part démesurée du pouvoir d’achat des plus riches oriente une bonne partie de l’économie, et presque l’intégralité de l’innovation privée, vers leurs envies y compris les plus futiles plutôt que vers les besoins du reste de la population.
Tout entrepreneur sait que le critère n°1 pour qu’une startup ait une chance de réussir est l’existence d’une demande solvable. C’est pourquoi les deux meilleurs cibles sont les entreprises et les riches. Il est vivement déconseillé de cibler les personnes sans pouvoir d’achat. C’est aussi pourquoi autant de marques adoptent une stratégie de montée en gamme. Comme par définition les riches ont déjà leurs besoins véritables satisfaits, il faut leur vendre des futilités faisant appel à leurs envies et désirs. C’est ainsi qu’on se retrouve avec des absurdités comme des lits connectés alors que des millions de personnes continuent à vivre dans la précarité, et des milliers de chercheurs et ingénieurs formés à grand frais qui emploient leur cerveau à de meilleures crèmes de soin et à un meilleur ciblage publicitaire alors que nous avons des défis immenses à relever.
Et puisque les riches ne peuvent consommer tout leur argent, ils épargnent et investissent, souvent dans l’immobilier à des prix inaccessibles non seulement pour les plus pauvres mais également pour les classes moyennes : les grandes villes se vident de leurs enfants car plus personne hors du top 5% de la population ne peut s’y acheter un 4 pièces. On en est ainsi rendus au point où le niveau des inégalités prive une large partie de la population d’un logement correspondant à ses besoins. Or les privations nuisent à la productivité. Quelle part des chômeurs et des “assistés” sont des fainéants profiteurs et quelle part sont de fait exclus et empêchés de contribuer positivement à la société ? L’argent est le sang de l’économie, quand on en est privé on dépérit et on entre en mode survie, ce qui réduit notre capacité à contribuer. Cela, beaucoup de personnes qui n’ont jamais manqué d’argent ne le réalisent pas. Nous sommes collectivement assez riche pour éliminer l’insécurité matérielle mais les richesses sont trop mal réparties pour ce faire. Pourtant, le retour sur investissement serait là, comme l’ont démontré les travaux d’Esther Duflo.
De l’autre côté du spectre, quel est le coût pour les actifs du surtravail, d’un environnement économique ultra-compétitif ? Il suffit de regarder les taux de natalité pour en avoir une idée.
Quel est le coût d’un système de retraites qui ponctionne à ce point les revenus des actifs que les retraités vivent mieux qu’eux, au point d’épargner en moyenne 25% de leur revenu, épargne qui ne leur servira jamais jusqu’à leur mort et finira en héritage pour des enfants approchant la soixantaine ?
Enfin, quel est le coût de la défiance envers les institutions et envers nos concitoyens ?
Penser système
La vision budgétaire des finances publiques nous lie les mains. Oui l’action publique peut gagner en efficacité, oui reculer l’âge de départ à la retraite améliorerait la situation, mais ne voir que cela revient à manquer l’éléphant au milieu du couloir.
Un système dans lequel chaque acteur agit de façon optimale peut générer un gâchis immense et un résultat collectif très mauvais. Tout dépend des règles du jeux. Pensons au dilemme du prisonnier ou à la tragédie des communs.
Voir l’Etat comme un acteur particulièrement gros de ce système est une erreur : il en est le cadre. En tant que tel, il paye le coûts engendrés par les dysfonctionnements du système au moins à hauteur de sa place dans l’économie, soit 45% en France. Au même titre qu’en tant que cadre des activités humaines, l’environnement naturel paye tous les ans la facture d’une économie non durable, érodant son capital et accumulant une dette écologique dont nous commençons tout juste à ressentir le poids. Une part difficile à chiffrer mais certainement importante du déficit public vient de là, bien plus que d’un manque d’efficacité de l’action propre de l’Etat.
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ces coûts ne disparaîtraient pas si l’on réduisait la place du secteur public. Au contraire, il est probable qu’ils augmenteraient, comme l’illustre le cas des systèmes de santé : le système privé américain coûte plus cher que le système hybride français actuel, qui coûte lui-même plus cher que ne coûterait une Grande Sécu. Ces coûts seraient payés par les ménages et les entreprises au lieu de l’Etat, mais ils seraient payés quand même, et pèseraient au total plus sur l’économie.
La centralisation et le plus grand niveau de coordination permis par une gestion publique permet en effet des économies considérables. Ainsi, les niveaux relatifs de coopération et de compétition que promeuvent les règles du jeu sont cruciaux, comme l’a montré la théorie des jeux notamment par les travaux de Robert Axelrod. Mathématiquement, la coopération est toujours collectivement plus optimale que la compétition (pensons au dilemme du prisonnier). Axelrod a montré que les stratégies coopératives l’emportaient souvent sur les stratégies compétitives. Cela explique la tendance irrépressible des humains à la coopération, illustrée par les innombrables pratiques d’entraide étrangères à l’homo œconomicus recensées par Pierre Kropotkine.
Cela est contrebalancé en pratique par les implications politiques d’une coopération totale (dictature, bureaucratie) et les avantages indéniables d’un certain niveau de compétition (lutte contre les rentes, émulation, innovation), mais on est en droit de penser que nous avons poussé le curseur trop loin en faveur de la compétition, avec un niveau de pression sur les travailleurs et les entreprises bien trop élevé. La compétition empêche le partage des ressources et impose entre autres à toutes les entreprises des coûts de gestion et de publicité collectivement évitables. De plus, la recherche de compétitivité à l’international incite à exclure les externalités (malbouffe, pesticides, carbone) dans les prix, externalités dont les coûts sont in fine supportés par tous et que nous échouons à réduire justement par absence de signal-prix.
Au lieu de tailler à la serpe dans l’action publique ou d’espérer une illusoire relance de la croissance ou une illusoire compétitivité avec des concurrents chinois et américains ne jouant pas au même jeu que nous, changeons méthodiquement les règles du jeux pour réduire les coûts systémiques et nous redresserons les finances publiques tout en améliorant la qualité de vie des citoyens.
Footnotes
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Le taux d’actualisation utilisé pour ramener les dommages futurs du changement climatique au présent est pris comme égal au taux de croissance du PIB projeté, ce qui est extrêmement risqué vu le caractère irréversible du changement climatique, la hausse exponentielle des coûts avec l’intensité du réchauffement et l’existence de points de bascules. ↩