Gorz, Jancovici et le nucléaire


J’ai lu récemment le diptyque d’Hadrien Klent composé de Paresse pour tous et de La vie est à nous. Il raconte l’ascension au pouvoir d’Emilien Long, prix Nobel d’économie marxiste et décroissant, sorte de mélange entre Thomas Piketty et Timothée Parrique.

En bon bobo écolo, j’ai beaucoup apprécié ces livres, notamment le premier. On a envie d’y croire, d’y être, et c’est un bon cours de rattrapage sur l’histoire des idées politiques de gauche, de Paul Lafargue à l’écologie politique en passant par le Front Populaire.

Mais en bon ingénieur jancoviciste, un passage de La vie est à nous m’a un peu hérissé le poil : les personnages, désormais président et ministre, tous scientifiques de formation et chercheurs de profession, dézinguent l’énergie nucléaire sans rentrer dans le pourquoi en prenant les pro-nucléaires de haut : “Si seulement ils comprenaient…” Le camp pro-nucléaire en face n’est représenté que par des gros industriels, les patrons d’EDF et Orano, comme s’il fallait être lobbyiste pour être pro-nucléaire.

Je dois avouer que j’ai mis longtemps à comprendre les anti-nucléaires. Comment peut-on tenir des arguments aussi faux scientifiquement sur un sujet qui nous tient à cœur ? Comment peut-on croire que le nucléaire est plus dangereux que les énergies fossiles ? que le charbon ? Et pourquoi les anti-nucléaires refusent-ils les solutions aux problèmes qu’ils pointent (Superphénix, Cigéo) ?

On pense vite à des explications assez classiques : opinions communautaires, Greenpeace et consort qui vivent de donations pour lutter contre le nucléaire et ne peuvent plus faire marche arrière, le lobby des énergies fossiles qui s’en mêle. Elles ont toutes une part de vrai, je pense même qu’elles expliquent la plupart des cas puisque la plupart des anti-nucléaires que je rencontre le sont par manque d’information et une perception déformée des risques. Je m’en suis d’ailleurs contenté pendant longtemps, même si je sentais que ça n’était pas toute l’histoire. Ce n’est qu’en lisant André Gorz que j’ai complété le puzzle.

Passer sur le canal politique

Il faut dire que les antis ne nous aident pas : ils ne débattent pas sur le canal où se trouve leur motivation. J’ai en effet mis longtemps à comprendre ceci : les bases d’une posture anti-nucléaire ne sont pas scientifiques mais politiques, ce même si l’argumentaire anti-nucléaire est de nature scientifique et technique1. Il est très axé sur les risques, avec des arguments généralement faibles, même étonnamment faibles pour des gens aussi convaincus. Sous cet “étonnamment” se cache le décalage entre canal de pensée et canal de communication. S’agissant de nucléaire, les jancovicistes pensent et communiquent sur le canal scientifique tandis que les verts pensent sur le canal politique tout en communiquant sur le canal scientifique. Je ne les accuse pas de mauvaise foi, le terme penser ici désigne plutôt le processus inconscient qui crée leur motivation profonde.

Il faut donc passer sur le canal politique pour les comprendre. Les arguments politiques sont plus complexes et difficiles à formuler que “les radiations c’est pas bien” mais bien plus intéressants.

Parlons donc un peu d’écologie politique.

Les raisons politiques d’être anti-nucléaire

Je citerai extensivement L’écologie politique, entre expertocratie et autolimitation2 de Gorz, texte court et dense qui en 1992 prédit déjà la tension entre planification écologique à la Janco et écologie politique - et même le raz-le-bol écologique. Le titre et les premières pages du texte disent déjà presque tout :

Selon qu’elle est scientifique ou politique, l’écologie recouvre deux démarches distinctes quoique interconnectées. Je mettrai d’abord l’accent sur la différence plutôt que sur l’interconnexion de leur objet. Car il importe d’éviter que la démarche politique soit présentée comme le résultat qui s’impose avec une “nécessité absolue” à la lumière de l‘“analyse scientifique” et que soit réédité sous une nouvelle forme le genre de dogmatisme scientiste et antipolitique qui, dans sa version “diamat”3 a prétendu élever au rang de nécessités scientifiquement démontrées des pratiques et des conceptions politiques dont le caractère spécifiquement politique se trouvait par la même nié.

puis (les italiques sont de Gorz) :

[L’approche scientifique] cherche à déterminer scientifiquement les techniques et les seuils de pollution scientifiquement supportables […] dans lesquelles le développement de la technosphère industrielle peut être poursuivie sans compromettre les capacités autorégénératrices de l’écosphère. Cette approche ne rompt pas fondamentalement avec l’industrialisme […]. Elle reconnaît la nécessité de limiter le pillage des ressources naturelles [et de développer des] techniques non destructrices pour le milieu naturel.

Les politiques de “préservation du milieu naturel” ne tendent donc point, à la différence de l’écologie politique, à une pacification des rapports avec la nature ou à la “réconciliation” avec elle ; elles tendent à la ménager [par nécessité]. […]

La prise en compte de contraintes écologiques par les États se traduira alors par des interdictions, réglementations administratives, taxations, subventions et pénalités. Elle aura donc pour effet de renforcer l’hétérorégulation du fonctionnement de la société. Ce fonctionnement devra devenir plus ou moins “éco-compatible” indépendamment des intentions propres des acteurs sociaux.

C’est dans ce dernier paragraphe qu’on détecte les prémisses du raz-le-bol écologique. Et de fait, la France est pleinement engagée dans cette approche scientifique contraignante se gardant bien de remettre en cause l’industrialisme, qui pour Gorz et bien d’autres est la racine du mal. Ce qui nous amène au nucléaire.

Les premières manifestations de ce qui allait devenir le mouvement écologiste étaient dirigés […] contre des mégatechnologies en faveur desquelles les industries privées et/ou les administrations publiques dépossédaient les citoyens de leur milieu de vie. [La mégamachine industrielle] aliénait aux habitants le peu qu’il leur restait du milieu “naturel”, les agressait par ses nuisances et, plus fondamentalement, confisquait le domaine public au profit d’appareils techniques qui symbolisaient la violation par le capital et par l’Etat du droit des individus à déterminer eux-mêmes leur façon de vivre ensemble, de produire et de consommer.

Cette violation a été particulièrement flagrante dans le cas de l’électronucléaire : le programme de construction de centrales reposait sur des choix politico-économiques travestis en choix techniquement rationnels et socialement nécessaires.

Plus que par ses risques, c’est par ce qu’elle représente que l’énergie nucléaire est honnie de l’écologie politique. Elle est le symbole de l’hétéronomie, de la contrainte, du choix fondamentalement politique déguisé par l’expertocratie en choix technique, de l’Etat autoritaire et du capitalisme invasif et dépossédant. Elle se heurte ainsi frontalement à l’idéal d’autonomie de l’écologie politique, décrit ci-dessus par Gorz comme “le droit des individus à déterminer eux-mêmes leur façon de vivre ensemble, de produire et de consommer”. Le maintien de l’énergie nucléaire signifie le maintien de l’ordre technocratique et industriel faisant obstacle à cet idéal ; en sortir signifie un nouvel ordre possible. Voilà comment il faut les comprendre.

Une raison secondaire mais également intéressante est que l’énergie nucléaire est ce qu’André Gorz appelle une technologie verrou. S’inspirant de la notion de convivialité chez Ivan Illich, Gorz distingue les technologies ouvertes des technologies verrous. Les premières sont émancipatrices et les secondes dominatrices. Le vélo est émancipateur non seulement par la mobilité accrue qu’il octroie mais également parce qu’il est réparable et modifiable par son propriétaire sans dépendre du fabricant, et qu’il a peu d’externalités. Mais la voiture, si elle semble à première vue synonyme de liberté, une fois considéré comme système avec ses effets sur le développement urbain, diminue en fait notre autonomie en se rendant indispensable et en détruisant les lieux de vie commune qu’étaient les rues. Le nucléaire, c’est pareil : certes l’électricité qu’il apporte a un effet émancipateur au même titre que la mobilité de la voiture, mais considéré comme système il nous rend dépendant à une abondance énergétique qui peut nous être coupée à tout moment et à une expertise technique qui peut se perdre, comme l’ont démontré les déboires de l’EPR de Flamanville.

L’enjeu démocratique

Ce qu’il y a de passionnant dans cette vision est qu’au fond ce clivage participe moins de visions irréconciliables de la transition écologique que de démocratie et de confiance dans les institutions. Là où Jancocivi embrasse pleinement la technocratie, l’écologie politique refuse que des choix de société ou des projets locaux importants soient laissés aux experts au détriment du processus démocratique. Mais pour peu que celui-ci prenne place en bonne et due forme, que la confiance dans le processus de décision soit restauré, rien n’empêche que les mêmes choix techniques soient pris in fine, avec probablement des ajustements liés à la co-construction entre citoyens et experts.

Ainsi, même dans une société anarchiste, le principe de subsidiarité ferait remonter certains choix collectifs à l’échelon national, et il en résulterait des décisions qui pourraient être désavantageuses au niveau local, par exemple l’implantation d’une centrale nucléaire. Mais la confiance dans les institutions, dans le processus démocratique, et l’implication des citoyens locaux dans la construction du projet (emplacement exact, partage de la valeur) en changeraient complètement la perception. Les développeurs d’énergies renouvelables le savent bien : la concertation est primordiale à la réussite des projets.

Des dénis répétés de démocratie ont miné la confiance dans les institutions. En technocratie, difficile pour le citoyen de savoir si une décision allant contre son intérêt personnel est légitime ou non. Donc par défaut, tout le monde défend son intérêt personnel au détriment de l’intérêt général. J’entendais récemment un observateur de la Convention Citoyenne pour le Climat dire que ce qu’il avait trouvé de plus beau était de voir des citoyens voter contre leur propre intérêt au nom du collectif, une fois informés et mis en situation de décider.

Alors commençons peut-être par la transition démocratique, et l’écologie suivra ?


Footnotes

  1. Ce qu’avaient identifié Alain Touraine et collègues des 1980 dans La prophétie antinucléaire, mais je ne l’ai découvert qu’en relisant Gorz pour cet article.

  2. Text de 1992 trouvable aujourd’hui sous le titre d’Eloge du suffisant aux éditions puf

  3. Matérialisme dialectique marxiste interprété sous une forme scientifique par les régimes soviétiques et chinois